Entretien avec Félix Boldère

Félix Boldère, vous êtes le flic récurent de mes romans. Rappelez-moi votre pédigrée.
— Je suis né à Nantes le douze avril 1976, de parents français.
— Yeux noirs en amande, pommettes un rien saillantes… un lointain parent eurasien ?
— Une arrière-grand-mère mongole. Que son mari, français, a connu en Russie. Elle s’y était refugiée après l’invasion chinoise. Mon arrière-grand-père, un politique, s’est retrouvé en Ukraine pour son job. Lorsqu’il est rentré en France, il a caché dans la valise diplomatique celle qui deviendra ma future arrière-grand-mère. En tout cas, c’est comme ça qu’on le racontait chez nous.
— Une cicatrice au coin de la bouche… C’est…
— Un coup de poing mal esquivé.
— Cheveux noirs, un peu négligés, yeux noirs, physique agréable, ça devrait passer. J’aurais aimé un tantinet plus baraqué pour assurer un minimum de crédibilité lors des combats rapprochés, mais…
— Si c’est le cas, c’est Lino Ventura qu’il vous aurait fallu. Pas moi.
— Des surnoms ?
— Bold – qui veut dire brave, courageux, franc –, ou Mong, en rapport avec mes apparences asiatiques – parfois.
— Mensurations ?
— Un mètre quatre-vingt-un. Soixante-dix-neuf kilos. Parfois moins, parfois plus.
— Sportif ?
— Footing, pour le boulot de flic. Parait-il qu’on court beaucoup quand on est flic, surtout à Paris. Demandez à Belmondo. Vous avez vu Peur sur la Ville ?
— Vous fumez ?
— Oui, Gauloises sans filtre.
— Combien ?
— Trop.
— Votre rapport avec la boisson ?
— Toutes les marques d’eau minérale.
— Jamais d’alcool ?
— J’aime le vin rouge.
— Vous buvez beaucoup d’alcool ?
— Ca m’arrive. D’en boire beaucoup.
— Préférences vestimentaires ?
— Le noir, le gris. Les boots. J’évite les lacets.
— Ce que vous détestez ?
— Les oiseaux, en particulier les pigeons.
— Ce que vous aimez hormis les cigarettes et la boisson ?
— La bonne cuisine, les terrasses de café.
— La musique, vous en écoutez ?
— Oui. Je suis groupes de rock. Folk parfois… si c’est bien négocié. Je n’ai rien contre le jazz ni le classique.
— Le ciné ?
— Les vieux polars américains en noir et blanc. Les vieux bouquins aussi.
— Vos parents ? Parlez-moi de vos parents.
— Ma mère… du côté de l’Eurasienne… ses parents étaient commerçants. Bouchers à Montreuil, installés bien avant qu’on y construise des grands ensembles. Depuis ça s’est fort arrangé. Les parents de ma mère avaient quatre enfants. Ma mère était en seconde position. Les autres, des garçons. Je pense qu’ils habitent encore à Montreuil. Ma mère a disparu lorsque j’avais neuf ans. J’ai un frère et une sœur. Alexandre est militaire, infirmier dans un hôpital de campagne, célibataire, toujours en vadrouille dans les pays du tiers monde. Actuellement en Afrique, me semble-t-il. Il s’est engagé à l’âge de dix-sept ans. Il a dix ans de plus que moi. Ma sœur, Vega Bongrain-Boldère, plus âgée que mon frère, a fait une tripotée de gosses et habite à Rennes avec un mari qui bosse dans un data-center, comme il le dit. Pour en revenir à ma mère… Elle a déserté. Pourquoi ? J’en sais rien. Elle était secrétaire dans le garage de voitures d’occasion de mon père. Elle vit à l’étranger, parait-il. Au Maroc. Je n’ai plus de rapports avec elle. Je vois mon frère très, très rarement, et ma sœur peu souvent.
— Votre père ?
— Vivant, mais plus guère de contact non plus. Il zone dans le sud de la France. Aux dernières nouvelles, il vend toujours des voitures, mais de luxe, style Porsche Ferrari, aux nouveaux riches de l’Est. Il habite une maison aux environs de Nice. À Eze. 
— Joli village… Et ses parents à lui ?
— Mes grands-parents paternels ? Mon grand-père, Henri Boldère, un sacré bonhomme. Il a bossé pour Facel Vega…
— Pour qui ?
— Facel Vega. Une marque de voitures, dans les années cinquante, soixante. Le luxe à la Française. Il y était ingénieur, avec de solides compétences. Il a participé à la conception d’un certain nombre de modèles, dont le tout dernier… avant que l’usine ferme pour cause de faillite.
— Vous avez l’air d’être fier de votre grand-père ? De la façon dont vous en parlez…
— Effectivement. C’est un type que j’envie. Le type de la famille que je préfère. Savez-vous que la dernière Facel Vega fut la 6, sortie en quarante-quatre exemplaires des chaines de fabrication ? Moteur anglais BMC – à l’époque ça collait entre eux et nous –, deux litres et quelques de cylindrée, cent cinquante chevaux, deux cents kilomètres par heure.
— Et ?
— Mon grand-père m’a légué le quarante-cinquième exemplaire que j’ai toujours. Un cabriolet bleu. Tombé du camion comme on dirait aujourd’hui.
— Comment a-t-il fait ?
— Il a réussi à faire croire que la production s’était arrêtée à la quarante-quatrième voiture, alors que l’usine avait accouché d’un quarante-cinquième exemplaire. Une exception que personne n’a revendiquée. Il l’a récupérée – comment, je ne sais pas – et m’en a fait cadeau.
— Tout le monde n’a pas cette chance.
— La voiture est sortie des chaînes en 1964. Il ne me l’a offerte que pour mon vingtième anniversaire seulement. C’est pour cette occasion que ma sœur se prénomme Vega. Elle est née l’année de la sortie de son chef-d’œuvre. Vous savez que mon grand-père vit toujours ?
— Et l’épouse de votre grand-père ?
— Mère au foyer. Décédée en 2000.
— Pourquoi avez-vous souhaité être flic ?
— Pour que mon père ne m’emmerde plus. Il a souvent des plans à la limite de l’honnêteté. Avec ce job je suis pépère, il ne me sollicite plus pour arranger ses combines. C’est aussi par goût de la justice et dégoût de l’injustice… De la justice négociée, s’entend.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que celui qui fait des efforts pour se racheter aura mon aval…mon aide… si je peux la lui donner.
— Parlons de votre vie intime.
— Oui ?
— Marié ?
— Non.
— Fiancé ?
— Non.
— Homo ?
— Non.
— Des relations avec le sexe opposé ?
— D’après vous ? Je marne comme tous les types de mon âge pour ne pas passer mes nuits seul.
— Vous marnez ? Ce qui veut dire ?…
— Que je trime, que je fais mon possible, voire l’impossible.
— Vous employez beaucoup de mots d’argot. Attention à ce que vous dites, c’est très important. Avez-vous un parler cru ? Répondez ?
— Uniquement lorsqu’on me cherche. Que voulez-vous savoir d’autre ?
— Votre cursus. Votre scolarité jusqu’à votre formation de flic.
— École primaire Ampère à Nantes. Lycée Clémenceau, toujours à Nantes. Fac de droit Paris II. Licence en droit. Concours d’entrée dans la Police. Dix-huit mois à Cannes Ecluses en banlieue parisienne…
— Et vous voilà inspecteur de Police… Lieutenant, et non pas inspecteur…
— Me voilà lieutenant de Police, effectivement. Diplôme décroché en 1999. J’ai commencé à la Police Judiciaire. Dix ans plus tard, toujours à la PJ, j’ai accédé au grade de capitaine, comme tous, ce qui ne change rien d’ailleurs, si ce n’est ma rémunération.
— Où habitez-vous ?
— Dans un F3 à Montrouge. Crédit en cours, six cents euros par mois. Rue Messier, à côté du parc dans lequel je me jette lorsque j’en ai le temps.
— Des amis ?
— Certains collègues hommes et femmes. Et…
— Et ?
— Et Nina. Une SDF qui m’aide dans mes enquêtes. Rien à voir avec ce que vous pensez. Elle a fait des études spécialisées et connaît l’espèce humaine par coeur. Elle comble mes lacunes dont ma timidité que vous avez pu apprécier. Elle me sert d’indic et de Docteur Watson à la fois. Et d’exutoire parfois.
— Vous êtes amoureux d’elle ?
— Je pense que c’est autre chose. Mais il y a de ça.
— Nous verrons à la questionner à votre sujet… Autre point. Une voiture ?
— Oui, la Facel.
— Ah. Pardon. Vos antécédents à la PJ ?
— Pas mal d’enquêtes. Beaucoup de petite délinquance. Rien de bien terrible si ce n’est que ça use de voir toute cette misère.
— Fallait pas faire flic. Ce qui m’amène à vous demander ce que vous attendez de votre job, de la vie ?
— J’attends de la vie qu’elle m’amène à la mort calmement. De mon job ? Rien. Empêcher quelques pervers de récidiver en les mettant en prison après leur premier forfait. Avant, c’est pas possible.
— Je sens du regret. Plaideriez-vous en faveur de la détection systématique dans les gênes du pouvoir de nuire ? Afin d’enfermer à titre préventif les futurs semeurs de troubles ?
— Non pas. Mais je m’interroge sur la capacité de notre société à produire de tels énergumènes. C’est pour cette raison que je ne me réclame pas d’elle.
— Asocial ?
— Si vous pensez marginal, c’est non. Modéré. Très modéré et tolérant. Et sans pitié pour ceux qui nuisent par plaisir ou intérêt.
— Vous êtes bien jeune pour tenir de tels propos et vous réclamer de cette doctrine.
— J’ai connu des difficultés. Ca forge le caractère.
— Votre vie a été dorée, pourtant ?
— Avec un père bidouilleur, très loin de moi, au point qu’enfant je me demandais s’il avait remarqué que j’existais et une mère pour qui j’existais trop, et qui, à terme, s’est barrée, je peux dire que ma jeunesse a été plus que dorée… elle a été cuite, cramée même !
— Mais, au fond de vous, qu’espérez-vous ?
— Réunir tous les gens que j’aime sur un bateau et faire le tour du monde en leur compagnie.
— C’est tout ?
— C’est tout.
— Et ce qui vous en empêche ?
— Je n’aime pas grand monde et réciproque. Le bateau risque d’être vide.
— Et ça ne vous émeut pas ?
— Si, justement. Je me dis que je ne dois pas être fait pour naviguer. Ca me tourmente.
— Et Nina, qu’en dit-elle ?
— Rien. Elle garde ses distances et son indépendance. On n’en parle jamais.
— A vous entendre on dirait que vous vous ennuyez sur terre. Est-ce vrai ?
— En quelque sorte. Mais on n’est que de passage et ma théorie sur l’au-delà est impossible à expliquer. Moi-même ai du mal à la comprendre. Mais ça progresse. Vous ne m’avez pas demandé si j’ai des enfants. Je n’en ai pas. Sinon, que vous manque-t-il ?… Je suis droitier. J’ai une petite douleur récurrente à la hanche droite, un reste d’une autre bagarre. Ah oui, un scoop : j’ai triché au Baccalauréat. Je n’étais pas certain d’être reçu, alors j’ai préféré prendre les devants…