Confidences de Nina

— Etes-vous Nina, dont m’a parlé Félix Boldère, avec qui vous collaborez ?
— Je m’appelle Anne Beauregard.
— Pourquoi Boldère vous appelle-t-il Nina ?
— Nina c’est Anne en espagnol. A l’inverse d’El Nino – un jeune garçon – qui réchauffe les côtes d’Amérique du Sud, Nina est un courant froid perdu dans le Pacifique. Une anomalie thermique. Un courant capable de vous geler tous les passagers d’un bateau de croisière, y compris l’équipage.
— Question : êtes-vous réellement sans domicile fixe ?
— On peut le dire comme cela.
— Alors, comment faites-vous pour avoir ce teint de pêche ?
— Je me suis préparée, me suis refait une beauté. J’ai trop envie d’avoir ce second rôle puisque le principal a déjà été donné à Boldère.
— Quelle est votre relation exacte avec lui ?
— Si vous voulez savoir si je couche avec lui, je peux répondre de temps en temps.
— O. K. Vous dormez dans des cartons ?
— Pas exactement. Je suis sans domicile fixe, mais je pose souvent mon sac chez des amis. Il m’arrive aussi de dormir sur une bouche de métro, lorsque l’envie m’en prend. L’hiver je m’arrange pour être au sec et au chaud. C’est primordial d’être au sec. Si vous êtes humide, vous n’arrivez jamais à vous réchauffer.
— Parlez-moi de votre cursus scolaire ?
— J’ai commencé mes études à la maternité de Saint-Quentin, en 1984. Le 2 mai, plus précisément.
— En 1984 ? Saint-Quentin dans l’Aisne, en Picardie ?
— Oui. J’étais un magnifique bébé de trois kilos et quelques et je suis rentrée directement dans  le vif du sujet : les autres bébés qui m’entouraient me passionnaient un maximum – dixit mes parents –, donc je peux dire que j’ai commencé à étudier mes voisins dès mon premier jour de vie.
— Ah oui ! Vous avez fait des études d’ethnologie, c’est bien ça ?
— Que oui. J’ai même écrit un mémoire sur les gens de la rue.
— Et pourquoi ne pas être rentrée dans la vie active, avoir une vie sociale, etc. ?
— Pour écrire mon book, j’ai zoné des mois durant parmi ceux que j’étudiais. Pour leur rendre hommage, je suis restée au sein de leur groupe. Le groupe des paumés, même si je n’en suis pas une.
— Ça vous sert à quoi de côtoyer la précarité ? Vous auriez pu avoir une vie décente et un job intéressant.
— Et un mari et pourquoi pas des gosses ? Non merci !
— Pas de piercing ou bien vous les avez retirés pour l’entretien ?
— Un seul piercing. Dans les sourcils, mais que j’ai effectivement fait sauter pour l’occase. De temps en temps, un faux piercing à la lèvre. Pour le reste, je ne suis pas tarée, je ne vais pas me blesser pour ressembler à une vraie fille de Satan.
— Et vos tatoos ?
— Pareil : des faux. Tous faux, sauf un. Je vous laisse deviner lequel. Vous voulez chercher ?
— Trop drôle. Pourtant, vous vous réclamez de la communauté gothique.
— Pas du tout, vous n’y êtes pas ! En fait, juste un petit peu. Un reste de mon adolescence. Je vais vous expliquer : lorsqu’on ne peut pas se laver les cheveux tous les jours ni se maquiller, comprenez se pomponner, il vaut mieux avoir des cheveux noirs et avoir l’apparence virile. Et donc, les fringues, faut les faire coller au reste. Chaussures New Rock plutôt que ballerines, jeans à trous plutôt que robe en crinoline, vous me suivez ?
— Tout à fait. Et blouson de cuir noir, etc.
— Entre autres.
— C’est quoi vos mensurations ? J’en ai besoin pour décrire votre personnage.
— Un mètre soixante. Cinquante-cinq kilos, parfois. Seins moyennement développés, comme vous pouvez le voir.
— Sportive ?
— Course à pied pour échapper aux vigiles.
— Vous n’avez jamais été arrêtée par la police ?
— Si justement. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Mong.
— De Mong ?
— Oui. Boldère, le Mongol.
— Et le diminutif Bold ? Qui l’a inventé ?
— Ses collègues de la PJ.
— Sait-il que c’est vous l’auteur du vol ?
— Il doit s’en douter… Puisqu’il m’a raconté l’affaire. Mais je n’ai pas bronché. Je verrai bien comment ça tourne.
— Et la drogue, vous en avez fait quoi ?
— Revendue pour manger. Légitime, non ?
— Votre cursus scolaire. Vous avez zappé. Parlez-m’en.
— Toute ma scolarité à Saint-Quentin. 2008 : master de sociologie-anthropologie à l’université Lille 1. Depuis, dans la rue.
— Des parents ?
— Oui. Tous deux à Saint-Quentin. Non divorcés. Ma mère est DRH dans une boîte de com et mon père est prof de musique dans un lycée.
— Que disent-ils de votre situation ? Ne sont-ils pas inquiets pour vous ?
— Non, puisqu’à chaque fois qu’ils viennent à Paris pour me rencontrer, je les amène chez un copain qui leur fait croire que nous vivons ensemble. Un gars que j’ai connu à la FAC et qui s’est bien débrouillé. C’est un fêtard de première catégorie. Il bosse dans le show biz.
— Quels rapports entre vous ?
— D’amitié. Il est homo.
— Et vos parents vous croient ?
— Ils sont tellement heureux que je ne leur demande rien qu’ils se contentent de croire ce que nous leur disons. Autrement dit, lorsqu’ils débarquent à Paris, nous parlons de la pluie et du beau temps.
— Et entre Boldère et Castelli, ça se passe comment ?
— Ils s’apprécient, mais se connaissent peu. Ils sont assez intelligents, l’un et l’autre pour savoir que s’ils m’ont comme amie c’est que quelque part ils se ressemblent, ou au minimum ils sont dignes de m’avoir tous les deux.
— Vos rapports à la cigarette, la drogue et l’alcool ?
— Je fume des roulées, j’y glisse parfois un peu de shit et je consomme des petits rouges au café lorsque je ne bois pas de petit noir. Parfois des rouges-limonade.
— Pensez-vous que Boldère est amoureux de vous ?
— Possible.
— Il ne vous l’a jamais déclaré ?
— Non, jamais.
— Qu’attendez-vous de la vie ? Je ne vous demande pas ce que vous attendez de votre job.
— Qu’elle me mette en face de bons gros énergumènes de premier choix que je puisse étudier. Des comme vous, quoi ! Intéressant l’espèce humaine… et dire que l’homme a été dans la lune, je me demande comment il a fait.
— Vous trouvez les gens nuls ?
— Nuls et égoïstes. Et c…s. Il y a cependant quelques exceptions.
— Boldère ?
— Entre autres…
— Castelli ?
— Oui, aussi.
— Vous n’attendez rien d’autre de la vie que ça ?
— Avec six milliards d’individus à observer, ça va m’occuper un bout de temps, vous ne croyez pas ? Pour le reste, nous verrons.
— Sans doute. Des frères et sœurs ?
— Un frère plus âgé parti bosser en Bolivie. Pas facile pour un Français de s’intégrer là-bas, mais lui est calé en agronomie et comme ils ont besoin de compétences, alors ça se passe bien pour lui. Je le rencontre de temps en temps lorsqu’il atterrit à Roissy pour rejoindre le nid de Saint-Quentin. Il me raconte la pampa où grouillent les alligators. Et moi Barbès, où ça regorge de faux croco.